rendered paste bodyCOMMENTAIRE COMPOSE : Théophile de Viau : XLIX. Ode
Texte étudié :
Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe,
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois Charon qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bouf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
Le commentaire composé :
Poète connu comme libertin du XVII°s, Théophile de Viau a connu un regain d’intérêt à partir du XIX°s, et notamment de Théophile Gauthier. A l’époque de Louis XIII il était de fait en marge, relégué au second rang derrière Malherbe, même si son audience a pu être considérable. Tourmenté par la censure, l’Eglise, la maladie, il mourra très jeune, après plusieurs années en prison et quelques condamnations à mort. Son œuvre la plus célèbre La Maison de Sylvie retrace l’itinéraire encomiastique et lyrique du poète, très attaché au sentiment de la nature. L’ode « Un corbeau devant moi croasse » étonne par sa singularité, non pas par le genre de l’ode qui est choisi – la plupart des poèmes de Viau sont des odes – mais par l’imaginaire qu’il suscite. Ce poème est très différent de sa production poétique plus traditionnelle. Pas de mise en ordre classique de la nature ici. Il y a menace de l’intégrité du poème par l’autonomie de chaque vers. Sommes-nous face à une inquiétante étrangeté (« l’unheimlich » de Freud) ou devant une parodie du baroque ? Quelle posture du sujet lyrique se construit à travers la tension entre l’unité de l’association et le caractère atomisé de la syntaxe et des images ? Doit-on lire ce texte comme une tournure en dérision de la religion ? de la Genèse ? une chute dans le monde des rêves ? une parodie de Dante ? Ce poème pose problème quant à son interprétation. Certains critiques y ont même vu une préfiguration du surréalisme.
Nous verrons dans une première partie la structure particulière du poème en petits éclats, puis dans une seconde partie la toute-puissance de l’imaginaire sur le réel, pour se demander dans une troisième partie s’il s’agit ici d’une parodie du baroque.
I Le poème atomisé
A/ L'enfermement
B/ La structure paratactique
C/ L'autonomie du vers : le défilé
II Une toute-puissance de l'imaginaire sur le réel
A/ Le bestiaire fantastique
B/ La figure de l'adynaton
C/ Un Eden sens dessus-dessous
III Une parodie du baroque ?
A/ La surcharge
B/ Le poème-exorcisme
Aux vers plus souvent souples, enjambant allégrement les césures et les rimes, que Théophile de Viau utilise dans la plupart de ses poèmes, s'opposent dans cette ode une syntaxe hachée, réduite au moule du vers. Cette ode, assez courte, est composée de deux dizains d'octosyllabes selon un schéma rimique ABBACCDEED, les rimes féminines embrassant les masculines qui forment également les rimes plates. Ce schéma est fermé, et tendu vers un centre : les rimes plates. Pas d'ouverture, d'échappée vers un ailleurs du poème. Le premier vers peut donner une image nette de cet enfermement : l'homonymie visuelle entre [cor] de " corbeau " et [cro] de " croasse ", par le déplacement minime de la lettre [r] établit un système clos où s'épand le vers. En outre le retour de la rime en [ase] qui ouvre le poème à la fin de celui-ci participe de cette structure de l'enfermement. Le poème se referme sur lui-même et emporte ses visions.
A l'intérieur de cet espace fermé se fragmente une parole étrange, sans apparente posture lyrique. Procédant à une énumération sèche de visions, ou d'images, le poète semble absent, laissant toute leur place à ces apparitions presque fantomatiques. La structure du poème est de fait entièrement paratactique. Il n'y a aucun élément de transition, d'explication entre chaque vers : la parataxe domine. Chaque vers est composé d'une phrase indépendante sur une structure sujet / verbe / complément. On note l'enjambement aux vers 3/4 par le rejet du verbe " traverser " qui par son sémantisme même nous offre une image intratextuelle de l'enjambement. La syntaxe pose le sujet face à la chose : le poète est placé face à des oppositions inattendues et instables. La parataxe exclut également le lecteur du poème : les images s'imposent d'elles-mêmes. C'est ainsi à l'intérieur du poème clos une série d'éclats poétiques, de visions fugitives et intenses - une " parole en archipel " pour reprendre l'expression de René Char.
Chaque vers comporte ainsi une totale unité de sens et peut à la rigueur se détacher du poème sans nuire au sens de celui-ci, et sans que cela nuise au sens du vers même. Aucun élément d'ensemble ne vient régir le poème : divisé, fragmenté, celui-ci se construit à travers la juxtaposition d'éléments hétérogènes. Nous avons ici une totale spécularité entre la versification et la poétique. Le vers s'élève lui-même comme vision par son caractère incantatoire : la syntaxe simplifiée à l'extrême donne à voir l'image. C'est ce que l'on appelle une hypotypose. Détaché du poème, chaque vers pourrait être la légende d'un blason ou d'une iconographie. L'émotion du sujet, son angoisse, sont ici figurées par une juxtaposition d'une série d'événements qui sont extérieurs au poète : il y a un processus de projection de la scène intérieure, un état d'âme dans un univers médiéval. La peinture devient une façon d'exorciser l'angoisse et la tentation du baroque.
C'est donc bien à une ouverture sur l'imaginaire du poète que l'on assiste dans ce poème, une descente dans le monde des rêves. Cette descente se fait d'abord par l'apparition d'un bestiaire fantastique comme signe du mal. De multiples animaux sont évoqués dans cette ode. Certains portent en eux-mêmes la marque de l'inquiétant : le corbeau et le serpent sont des figures topiques de la présence du Mal sur terre. La belette et le renard, sans porter directement cette marque, sont généralement associés à la ruse, la perfidie. Dans l'imaginaire du XVII°s, ce sont des voleurs de bétail et de volailles : ils participent d'une puissance extérieure vouée à la destruction. Ce bestiaire inquiétant trouve son paroxysme dans l'accouplement monstrueux entre un aspic et une ourse, deux espèces incompatibles. L'enfant de cet accouplement c'est en un sens le poème, rejeton affreux d'une union hors-nature. Tous ces animaux appartiennent aux topoi de la littérature baroque : on retrouve plus ou moins les mêmes images chez d'Aubigné. Seul le bœuf ne semble pas pouvoir s'intégrer à cet ensemble : animal familier, celui-ci se rattacherait plutôt à un univers apaisant, connu.
La toute-puissance de l'imaginaire sur le réel se produit également par l'énumération d'abord des présages de mauvaise augures, puis d'impossibilia. La première strophe fait défiler ces mauvais présages : le corbeau tout d'abord, incarnation du Malin sur terre, qui croasse, annonçant de son cri un malheur proche, puis les deux belettes et les deux renards qui traversent l'endroit où se trouve le poète - ce double couple étant en lui-même mystérieux -, enfin le cheval qui tombe, le valais qui meurt du haut mal (l'épilepsie), le craquement du tonnerre, l'apparition de fantômes et la venue de Charon (figure mythologique faisant traverser les morts dans sa barque sur l'Achéron). Toutes ces images participent d'une angoisse croissante : un malheur se dessine de plus en plus. Tout le poème est tendu vers l'horreur absolue. La seconde strophe dresse elle des figures de l'impossible - l'adynaton - référant à une tradition de l'antiquité, l'impossibilia, illustrant le thème du " monde renversé ". Toutes les catégories du monde connu sont ici renversées : le ruisseau remonte vers sa source, le serpent déchire le vautour, le soleil est devenu noir… Tout est fait pour dresser une atmosphère étouffante, une atmosphère de mort.
C'est donc un monde sens dessus dessous que nous offre le poème. Il faut peut-être y voir, dans la tradition du Théophile libertin, une dérision de la religion, une critique de la Genèse. Ici les ruisseaux n'apportent pas le lait à Adam et Eve. L'endroit évoqué par le poème reste extrêmement vague : la forêt de Dante ? le livre ? le rêve ? Il s'agit surtout ici de l'espace du poème. Le lieu offert à l'imagination est avant tout un lieu poétique. Si l'on peut y voir un jeu avec la Genèse c'est dans l'accouplement monstrueux entre l'ourse et l'aspic, l'aspic étant lui-même un symbole du mal dans la religion chrétienne. Les images sont toutefois majoritairement païennes : le corbeau, les esprits et la Lune prête à choir font partie d'un imaginaire populaire mobilisé ici pour dresser la figure absolue de la peur. Charon, le tonnerre référent eux directement à un imaginaire antique et mythologique. Toutes les ressources de l'imaginaire angoissant sont ici conviées pour établir le théâtre de l'horreur. L'abondance, le paradis de la Bible n'ont plus ici cours : influencé peut-être par le spectacle désastreux des guerres de religion, Théophile de Viau nous livre ici un univers abandonné de Dieu, caractérisé par l'absence de la marque du bien. Tout n'est ici que catastrophe. Tout y est d'ailleurs tellement catastrophe que naît une certaine instabilité de lecture. Cette outrance de l'horreur n'a-t-elle pas plutôt une autre fonction que d'effrayer le lecteur ? Le régime de lecture est incertain : surcharge parodique ou prestige de l'imaginaire en liberté ?
La surcharge de signes d'inquiétude, le rassemblement trop homogène des signes de l'au-delà nous invite à penser que nous sommes peut-être dans une dimension parodique. De fait, l'accumulation à outrance décrédibilise en fin de compte plus qu'elle n'accentue cette atmosphère angoissante. Ainsi dans le défilé d'animaux, le bœuf, animal familier, est en quelque sorte un intrus dans ce bestiaire fantastique : l'image du bœuf gravissant sur un clocher - le clocher étant une image terrestre de la Chrétienté - est fortement parodique, au-delà ce son caractère d'adynaton. La dernière image du poème peut également se lire comme une parodie : " Cet arbre est sorti de sa place. ". L'image est ici triviale, ce qui contraste avec les autres images plutôt grandiloquentes des vers précédents. La clôture du poème dégonfle ainsi les prétentions macabres et angoissantes des octosyllabes. L'arbre fait également, comme le bœuf, référence à un univers connu, familier : nous sortons ici du domaine de l'imaginaire en liberté. La posture du poète est également parodique. Celui-ci semble subir ce défilé en personnage impuissant, et un peu débordé par cette déflagration de l'absurde. Les marques stylistiques du poète sont multiples et liées à peu près à chaque vision, par le pronom personnel sujet " je " ou " moi " et les pronoms possessifs. Cette saturation de la présence du poète dans ses visions rattache ces apparitions à un rêve, un délire de celui-ci, plutôt qu'à la constitution d'un véritable lieu de l'horreur.
Peut-être faudrait-il alors lire ce poème comme une parodie du baroque, sans pourtant y voir une préfiguration du surréalisme ce qui serait, ici, anachronique. Cette courte ode, sorte d'anomalie dans la production poétique de Viau, serait un exercice de style tournant en dérision le baroque. Toutes les images sont en effet empruntées à un univers baroque, un univers du monde renversé, du paradoxe et de l'antithèse, un univers de l'horreur et du macabre, avec les oxymores et les impossibilia, un univers de l'outrance. En écrivant cette ode parodique car trop baroque, Théophile de Viau joue avec l'univers culturel de son époque : les années 1620. Exorcisant ainsi cette veine dont il hérite, il pourra mieux s'adonner à sa propre poétique - poétique si particulière que sa poésie se détache nettement de toute la production poétique de l'époque -, une poétique de la nature, du jardin, une poétique des petites choses et des sentiments ineffables. Nous sommes ici dans un univers radicalement différent, et justement trop radicalement différent pour être sincère. La parodie a valeur d'exorcisme.
A la fin du poème, le poète se tait. Nous sommes dans la parodie car on finit par le plus surprenant : il n'y a pas de progression vers le plus fantastique. Le poète se tait et s'éclipse, laissant le lecteur seul face à ses images inquiétantes et étranges.
Il y a donc dans ce poème une vision baroque, c'est-à-dire des possibilités d'infinie recomposition du monde, cet " œil intérieur de l'imaginaire " (Picasso). L'apparence d'inachèvement et de gratuité donne une impression d'une poésie ludique, d'un exercice de style, un jeu de poète libertin savant qui se raille de ses angoisses, de ses visions et de tous ses poèmes lus. Prestige et dérision du baroque, goût constant pour le paradoxe, le grotesque, Théophile de Viau fait œuvre de virtuose. Le motif des présages funestes est un topos du théâtre de la Renaissance. L'énumération des adynaton remonte au moins à Virgile. On note dans cette ode un goût renaissance pour l'horreur, ode dialoguant par-là même avec, outre la poésie protestante, le célèbre " Hymne du Daimon " de Ronsard.
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