Problématique
La société québécoise a connu des transformations importantes au cours des dernières décennies. Parmi celles-ci, l'urbanisation accélérée et polarisée a eu des impacts considérables sur l'organisation sociale et les modes de vie, sur les institutions civiles et politiques. Décrivez brièvement les changements majeurs et le processus d'adaptation qu'a connu la société québécoise dans son passage de la tradition rurale à la modernité urbaine. Selon vous, la culture rurale et urbaine de la société québécoise est-elle spécifique en Amérique du Nord ?
Introduction
Le Québec, de par sa situation particulière d’ilot francophone dans la mer anglophone qu’est l’Amérique du Nord est nécessairement différent de l’environnement qu’il occupe. L’histoire du Québec est parsemée de grands changements économiques et sociaux, on n’a qu’à penser à la conquête britannique ou encore à la révolution tranquille. Toutefois ce ne sont pas la les seuls changements à être survenus au cours de l’histoire québécoise. En effet, l’un des changements majeur à être survenu est le processus d’urbanisation qui poussa la population, à l’origine rurale, à s’installer dans les villes. Dans cette optique, le présent travail aura pour but dans un premier temps d’illustrer brièvement ledit processus de changement et en second lieu, nous verrons en quoi la société québécoise est spécifique en Amérique du Nord. Pour cette deuxième partie, nous aborderons plusieurs aspects sociaux tels que la sécularisation, la montée de l’influence étatique ainsi que la scolarisation de ses habitants.
Évolution historique de la société québécoise
La société québécoise à grandement évoluée depuis ses balbutiements de 1534. Selon Serge Courville, « Au total il aura suffi de quatre siècles et demi pour conquérir l’espace, quatre siècles et demi au cour desquels le Québec passera d’un univers rural préindustriel à un univers urbain industriel puis à un univers urbain postindustriel. » . Ainsi, le Québec s’urbanisera en trois vagues, trois époques distinctes. Afin de mieux saisir l’évolution des dernières décennies, il conviendrait d’abord de saisir l’évolution de la société à partir de son origine.
Ère préindustrielle
Dans un premier lieu, il y a le Québec préindustriel de nature rurale. Cette époque s’étire de la colonisation du territoire jusqu'à environ 1840. Il s’agit de la vague la plus longue des trois vagues d’évolution et elle est caractérisé par une société de type seigneuriale. En effet, puisque la population de l’époque est très faible et que le territoire est immense, chaque colon se voit remettre un lopin de terre qu’il se doit de cultiver. Au fil du temps, la population s’accroit par une natalité forte, l’arrivée de colons loyalistes en provenance des colonies américaines et la conquête britannique de 1756-1760 caractérisée par la célèbre bataille des plaines d’Abraham en 1759. Ainsi, la population croit d’environ 65 000 habitants en 1760 à 687 084 en 1840 . L’accroissement de la population entraine une pression accrue sur les terres seigneuriales qui désormais sont incapable d’accueillir tous les colons. Ces derniers devront se résoudre à quitter le territoire agricole en direction des villes et villages à défaut de toucher au chômage.
Ère industrielle
Après 1840, on assiste à l’ère dite industrielle du Québec qui est caractérisée par plusieurs éléments, notamment une exode vers les Etats-Unis due à une industrialisation des états du nord comme la Nouvelle-Angleterre qui requièrent de plus en plus de main d’œuvre pour faire fonctionner leurs usines, de textile entre autre. En une centaine d’année, le Québec perdra plus de 925 000 habitants au profit des Etats-Unis. Malgré cela, via une forte natalité et une immigration constante, la population du Québec s’accroît pour atteindre près de 6 000 000 habitants en 1960. Peu à peu, le système seigneurial s’estompe pour laisse la place aux municipalités. L’accélération de l’industrialisation, caractérisée par le développement du chemin de fer et le développement progressif des voies maritimes, notamment avec le canal Lachine entraine une explosion démographique dans toutes les régions du Québec comme nous l’indique la citation suivante de Courville : « De 1871 à 1901, le Saguenay – Lac-Saint-Jean voit son effectif augmenter de 61%, l’Outaouais de 65%, la Mauricie, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie de 25%. » . Durant la même période, la population de l’ile de Montréal doublera. Toutefois, cette urbanisation effrénée du territoire québécois profite bien peu aux pauvres citoyens qui s’établissent dans les villes. La population ouvrière de Montréal souffre grandement de l’insalubrité et des conditions de travail extrêmes entrainée par le désir capitaliste des habitants du « golden square mile » d’engranger le plus de profit possible. Pierre Delorme qualifiera de désordre urbain cette époque ou l’État semble se désintéresser à la situation de sa population. L’Église aussi perd du terrain au profit de la nouvelle mentalité urbaine des citadins, anciennement ruraux. On assiste ici à un certain paradoxe en ce sens que pour la plupart des gens de l’époque, la ville représente le changement, le progrès et la modernité tandis que dans les faits, elle est l’hôte de la pauvreté extrême, de l’insalubrité et de l’exploitation.
Ère postindustrielle
L’ère postindustrielle est la dernière étape de l’urbanisation au Québec. Elle est caractérisée par des changements majeurs tout azimut sur les plans sociaux, économiques et culturels. Avec la fin du « duplessisme », l’État québécois entre dans un nouveau mode de gestion que l’on appellera l’État-providence. De ce fait même, il prend un rôle de premier plan dans la planification de l’urbanisation, l’éducation de la population et le développement économique. Conséquemment, la population québécoise prend conscience de l’exploitation dont elle est victime à tous les niveaux. Ainsi, le peuple montre la porte au clergé afin de s’affranchir de la domination religieuse et s’organise en syndicats pour faire face aux industriels. La situation financière de la population s’améliorant, couplé des progrès technologiques rend la consommation de masse possible. L’augmentation des rendements industriels et l’accroissement du pouvoir d’achat des ouvriers amène au développement d’une économie de type tertiaire, c’est-à-dire une économie de service concentrée dans les villes, principalement Montréal, Québec, Trois-Rivières et Sherbrooke. La société québécoise, en moins de 30 ans, deviens alors une société massivement urbaine et moderne de plus de 6 500 000 habitants.
Spécificité de la société québécoise dans le contexte nord-américain
Maintenant que l’on connait le contexte dans lequel la société québécoise à évolué depuis sa fondation, il conviendrait de se pencher sur la question de la spécificité dans le contexte de l’Amérique du Nord. Il est de mon avis que le Québec forme une société distincte à plusieurs niveaux.
Aspect religieux
La situation de la religion au Québec est très différente de celle qui prévaut dans les autres provinces canadiennes et aux Etats-Unis. En effet, dans ces endroits, l’aspect religieux joue encore un rôle important dans la société et ses politiques tandis qu’au Québec, la religion ne joue pratiquement plus aucun rôle dans la sphère publique. La révolution tranquille des années 60 à entrainé un vaste mouvement de laïcisation de notre société. De cette ouverture d’esprit est née une société accueillante et ouverte d’esprit qui est rapidement devenue une terre d’accueil privilégiée pour les immigrants. Les valeurs sociales priment sur les valeurs religieuses, contrairement à certaines régions canadiennes ou étatsuniennes.
Éducation
La situation de l’éducation au Québec est largement différente à celle du reste de l’Amérique du Nord. En premier lieu, regardons les sources de financements. Au Québec, l’école publique à tous les niveaux est prédominante tandis que dans le reste du Canada et principalement aux Etats-Unis, on remarque une valorisation de l’école privée, surtout au niveau universitaire. On peut attribuer cette différence au fait que l’État à du s’impliquer massivement en éducation au Québec afin de rattraper le retard que nous avions sur le reste du continent alors que l’éducation était de nature privée à ses origines aux Etats-Unis. De ce fait même, le système universitaire québécois est ouvert à tous, contrairement aux Etats-Unis ou il n’est ouvert qu’à ceux ayant les moyens de payer. Je remarque aussi une tendance dans l’orientation des cours, c’est-à-dire que les sciences sociales sont valorisées au Québec tandis qu’elles le sont beaucoup moins ailleurs en Amérique.
État-providence
On observe aussi au Québec une philosophie différente quant au rôle de l’État dans la société. L’État québécois après la révolution tranquille contraste fortement avec celui qui le précédait. Le système public du Québec est le plus imposant en Amérique du Nord, fait qui est facilement observable par notre taux d’imposition global, qui est aussi le plus élevé du continent. La mentalité québécoise est de faire appel au gouvernement pour résoudre toutes les situations. Ceci découle du fait que pour résoudre le désordre social engendré par l’industrialisation et l’accroissement de la population, le gouvernement québécois dut répondre à la crise urbaine « […] par l’imposition d’un nouveau monde formé d’encadrement, de quadrillage, de surveillance étendue, de contrôle et d’ordre » . Le peuple québécois à apprécié cette approche leur permettant de vaquer à leurs occupations l’esprit en paix en sachant que l’État s’occupait d’eux. Le climat de coopération d’entraide qui régnait parmi la population francophone de l’époque de Duplessis s’est étendu à l’État lorsque celle-ci parvint enfin à accéder aux sphères du pouvoir. Peu à peu, tous les secteurs importants de l’État sont passés sous la croupe de l’État, notamment avec la nationalisation de l’électricité, l’implantation d’un système de santé universel, la création de l’Université du Québec et la création de la Caisse de Dépôt et de Placement du Québec. L’importance de la collectivité peut encore aujourd’hui être observée, même en région urbaine. On n’a qu’à regarder les nombreux festivals, la coopération entre voisin et l’attachement aux institutions collectives comme la Caisse Populaire Desjardins. En prolongeant la pensée, on peut en venir à observer une autre différence de la société québécoise francophone avec la société anglophone environnante. Pour les anglophones, l’aspect communautaire et local du développement économique et culturel semble plus important tandis que les québécois s’attendent plutôt que le gouvernement central s’en occupe. C’est pourquoi on assiste à une forte centralisation des pouvoirs dans les mains du gouvernement du Québec au détriment des gouvernements locaux, contrairement aux milieux anglophones.
Conclusion
La société québécoise se distingue par un attachement aux valeurs sociales et d’antan et ceci est observable dans son rapport face à la culture urbaine présente en Amérique du Nord et sa propre origine rurale. On peut donc affirmer sans crainte de se tromper que la société québécoise est spécifique dans le contexte nord-américain en ce qui à trait à sa vision de la vie urbaine. Comme mentionné plus tôt, on remarque un fort attachement aux valeurs rurales d’antan qui se transposent dans la valorisation du rôle de l’État comme protecteur du peuple. L’Église qui formait le ciment social de l’époque à maintenant été supplanté par l’État, sous ses formes fédérale, provinciale et municipale. L’adoption d’une structure sociale forte afin de soutenir ceux qui en ont besoin contraste avec nos voisins. Toutefois, nous sommes en droit de nous questionner sur combien de temps encore nous pourrons jouir de notre société unique. En effet, avec l’accroissement de la dette, de l’inversion de la pyramide démographique et de la radicalisation des opinions face à la diversité culturelle telle qu’observé avec la fameuse saga des accommodements raisonnables, combien de temps pourrons nous vraiment tenir, combien de temps avant que nous perdions notre spécificité.