Introduction
Depuis la fondation des Archives Nationales à la fin du XVIIIe siècle, historiens, juristes, chercheurs en sciences humaines et sociales, étudiants ont régulièrement recours aux archives, en vertu du principe que la connaissance du passé sert à éclairer la compréhension du monde.
C’est dire que l’archivistique, en tant que discipline théorisant la collecte, la préservation, le catalogage et la consultation de documents généralement stockés sur support papier, dispose d’un recul significatif concernant tout à la fois les problèmes matériels de conservation, les méthodes de gestion ou, plus récemment, les techniques documentaires[1].
D’apparition plus récente, les archives audiovisuelles ne bénéficient pas encore de l’expérience accumulée au cours des siècles avec les documents imprimés. Appareils, techniques et supports permettant de produire et reproduire les sons et/ou les images ont moins d’un siècle et demi d’existence. Ainsi, la photographie voit le jour en 1839, le premier enregistrement sonore a été réalisé en 1860[2], le cinématographe en 1895, la radio se développe dans les années 1910, la télévision devient un média de masse après la Seconde Guerre mondiale et l’Internet prend son essor dans les années 1990.
Cependant, quelques observateurs passionnés et responsables d’institutions publiques ou privées pressentent rapidement l’importance de ces documents et la nécessité de les préserver à des fins historiques, pour la recherche, mais aussi pour une valorisation commerciale.
Outre cette vocation à nourrir l’ordinaire de la production radiophonique, cinématographique et télévisée, les archives audiovisuelles ont une autre particularité. En effet, si les imprimés relevaient principalement d’une problématique de gestion de l’information, l’archivistique audiovisuelle est caractérisée à la fois par une dimension informationnelle et communicationnelle. Fortement empreints des logiques industrielles, les contenus audiovisuels sont fabriqués en masse pour une diffusion massive. Comme le soulignait déjà Walter Benjamin , leur reproduction, c’est-à-dire les conditions de leur circulation, est indissociable de leur processus de production[3].
Autre particularité intéressante, la notion d’archive audiovisuelle repose sur un paradoxe. En effet, au-delà d’une consommation immédiate, ces produits prolifiques[4], a priori conçus comme des artefacts éphémères, fragiles également, constituent néanmoins des ressources précieuses à plus d’un titre.
Tout d’abord, elles intéressent au premier chef les historiens pour ce qu’elles donnent à voir des grands moments de l’histoire collective (guerres, conflits, colonisation…)[5]. De même, les chercheurs en sciences humaines et sociales peuvent y tracer l’évolution des modes de vie, des comportements sociaux, des débats publics et controverses agitant la société ou encore de nos imaginaires. En ce sens, ce sont des indicateurs essentiels, non seulement pour les chercheurs, mais aussi pour les cinéastes, vidéastes, documentaristes ou journalistes qui cherchent à replacer ces signes fugaces souvent saisis sur le vif dans l’histoire des mentalités.
Cet intérêt historique et anthropologique pour les archives audiovisuelles fait généralement consensus et sous diverses appellations (mémoire collective, patrimoine audiovisuel…) s’inscrit dans le cadre des préoccupations culturelles telles qu’elles s’expriment à travers les politiques déployées par certaines institutions (l’INA par exemple) ou organismes internationaux (l’Unesco). Mais il est un rôle également essentiel dévolu aux archives audiovisuelles, c’est celui consistant à témoigner de la dynamique démocratique.
À cet égard, a contrario de la dystopie orwellienne, univers dans lequel le commissaire aux archives s’attache à gommer scrupuleusement les traces du passé dans les documents anciens pour les réactualiser en fonction de la dernière dogma politique de Big Brother, une société démocratique a besoin de ses archives, notamment audiovisuelles. Ce sont elles qui permettent la confrontation avec le passé, d’instituer la distance critique par rapport aux événements de l’actualité immédiate, bref d’envisager les faits et expériences humaines dans le temps long d’une histoire politique. D’ailleurs, les régimes tyranniques ou totalitaires de la planète ne se préoccupent généralement pas de préserver leur patrimoine audiovisuel, interdisant ainsi à leurs citoyens toute comparaison avec des modes de vie et des gouvernements antérieurs.
C’est donc la question de la finalité des archives audiovisuelles que cet ouvrage compte aborder autour de quatre chapitres. Le premier pose les termes caractérisant l’archivistique audiovisuelle en la resituant dans les débats sur le développement des TIC, sur les enjeux juridiques, culturels et politiques. Le second dresse un bilan des spécificités des archives audiovisuelles (typologie des supports, techniques de restauration, conservation, description documentaire). Le troisième s’intéresse aux acteurs et institutions œuvrant pour la conservation et la valorisation du patrimoine audiovisuel. Le dernier porte sur les marchés et débouchés des archives et aborde une question déterminante touchant à leur exploitation commerciale : la gestion des droits audiovisuels.
À l’heure de la dématérialisation et de la démultiplication des supports, cet ouvrage interroge l’avenir des archives audiovisuelles. Il propose un bilan qui a moins la prétention à l’exhaustivité qu’à poser les termes d’une réflexion sur un secteur d’activités encore peu étudié.